Faire face au chaos et à l’incertitude

Il faudrait savoir traverser la vie comme la rue vietnamienne…

Juillet, Ho Chi Minh City (Saigon, comme disent encore les anciens).

Saisis d’abord par le climat, un choc : on est en pleine saison des pluies, il fait 35° et 80% d’humidité. Nous sommes bientôt pris dans le tohu-bohu des 4 millions de motos de toutes sortes et de toutes tailles qui circulent en un flot ininterrompu. Atterrés par le vacarme – les motos klaxonnent les piétons, les taxis klaxonnent les motos…Nos sens sont submergés.

Au bord d’une grande artère, tétanisés sur le trottoir, incapables de nous insérer dans la circulation, nous contemplons ce qui semble être un mur infranchissable de véhicules, jusqu’au moment où une âme charitable s’avise de notre désarroi et vient nous prendre par la main pour nous aider à traverser, nous montrer comment faire.

Nous qui pensions être des adultes « capables » de savoir traverser la rue…Ici, oui. Mais là-bas ? Oh les bienfaisants effets des voyages, qui nous obligent à relativiser nos « savoirs » et nos « compétences » acquises de longue date…Nos automatismes.

Il faudrait pouvoir traverser la vie quotidienne comme on traverse la rue vietnamienne : lentement, de manière bien visible, au milieu du flot, la tête haute, pour laisser aux autres le temps de nous apercevoir, de nous éviter, de nous contourner, de s’accommoder de notre présence. Tous, nous évitons l’accident autant que possible (la plupart de ces conducteurs n’ont pas d’assurance et feront en outre tout pour éviter le contact avec une police corrompue…) Quelle qu’en soit la raison, il y a dans la rue vietnamienne une manière bien coopérative de s’insérer dans le flux : je prends soin de toi, tu prends soin de moi…

A Hanoi ou à Saigon, on circule à moto faute d’un réseau de transport public (il paraît qu’un métro est prévu dans quelques années). Les touristes s’esclaffent : comme c’est pittoresque ! Il est vrai que l’on croise des assemblages invraisemblables : sur chaque petite moto, des familles de quatre personnes, des biens de toutes sortes : électroménager, fleurs à livrer, animaux, arbres, matériaux de construction…Mais a-t-on vraiment le choix, quand c’est la déficience du réseau public qui l’impose ? Je songe à la facilité avec laquelle je circule dans Paris : sans posséder de véhicule, je peux user comme il me plaît des métros, tramways, bus, Vélib’…

Nous avons appris peu à peu à nous insérer dans le décor, fluidement, comme le font les autochtones. Là-bas, il n’y a pas de « piétons » : les trottoirs sont occupés par les motos où somnole un conducteur, par les vendeurs ambulants, par les cantines, les échoppes qui débordent sur la rue….

A Paris où règnent la mesure et l’ordre, les règles protègent, mais le manque d’espace crée des crispations. A Saigon, le chaos est apparent mais la fluidité naît de la nécessité. Du chaos naît la nécessité d’inventer, de s’adapter en permanence ; du désordre, la possibilité d’inventer. Ici le yang – l’agressivité de la rue parisienne ou des couloirs du métro – contre la fluidité du yin là-bas : il y a quelque chose de liquide dans cette manière de circuler – tel de petits Moïse traversant notre Mer Rouge, il faut marcher lentement, assez lentement pour laisser la mer des véhicules s’ouvrir et se refermer derrière nous. A un certain moment, il faut dompter sa peur d’être renversé, arrêter de réfléchir et se lancer ! Mais pas tête baissée : y aller les sens en alerte, l’œil aux aguets, l’oreille attentive. Et on prend goût à cette immersion-là dans la vie qui s’écoule…

Au retour, à Paris, il faudra réapprendre à marcher ailleurs qu’au milieu de la rue ; comme un renversement de l’ordre « naturel » des choses.

Il faudrait sortir de soi plus souvent : il faudrait pratiquer la vie comme on arpente la rue vietnamienne…

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